Le prix Carbet de la Caraïbe a été attribué samedi soir à Fort-de-France à Alain Plénel, ancien haut fonctionnaire de l’Education nationale en Martinique dans les années 50, connu pour ses idées humanistes et anticolonialistes, rapporte l’AFP.
Vice-recteur de la Martinique de 1955 à 1960, il avait été révoqué de son administration après ses prises de position publiques lors des émeutes de la Martinique de décembre 1959.
« Désormais, nous allons décerner ce prix non pas à un livre ou à une œuvre mais à l’ensemble de l’œuvre d’un homme ou d’une femme. Une oeuvre qui peut être une œuvre de l’esprit », a déclaré Edouard Glissant lors de la remise du prix au fils du lauréat, le journaliste Edwy Plenel.
Cette orientation du Prix Carbet semble se confirmer : l’édition 2008 avait récompensé Simone et André Schwarz-Bart. Ainsi pour ces deux dernières années, le jury se prononce hors des listes de livres qui concourent.
Décembre 59 est une date importante en Martinique. Cinquante ans après vont être commémorer le souvenir de trois journées d’émeutes à Fort-de-France, du 20 au 23 décembre 1959, qui avait coûté la vie à trois jeunes tués par balles : Julien Betzi, Edmond Eloi, dit « Rosil » et Christian Marajo. La police a été officiellement blanchie.
Le vice-recteur de l’époque, Alain Plenel avait mis en garde sa hiérarchie, quelques jours auparavant : « Le problème de la jeunesse martiniquaise est critique, dangereux. Il fait peser sur l’avenir de cette île un lourd nuage d’incertitudes », avait-il écrit.
Extrait reportage d’Adams Kwateh dans France-Antilles, le 13/12/09 :
« Il avait félicité Christian Marajo quelques semaines plus tôt pour ses bons résultats scolaires. Le 27 décembre 1959 à 16 heures, lors de l’inauguration d’un groupe scolaire au Morne-Rouge, le vice-recteur demande que le nom de Marajo soit donné à cet établissement. Quelques jours plutôt le 22 décembre, il fait l’éloge funèbre de Marajo lors de ses obsèques au Robert. Il n’en fallait pas plus pour qu’Alain Plénel tombe sous le coup du bannissement total. Le 30 janvier 1960 à 17 h 20, il quitte la Martinique devant un public estimé entre 400 et 500 personnes. Parmi elles, Aimé Césaire, Georges Gratiant et tous les parlementaires de Martinique. C’est cette conscience éveillée qui a été honorée par le Prix Carbet. »
Il avait qualifié les événements de « Trois Glorieuses de Décembre 59 ». A 87 ans, il fera le voyage en fin de semaine pour participer aux commémorations du cinquantenaire.
A noter, qu’un an auparavant, en 1958, Edouard Glissant était récompensé du Prix Renaudot pour son magnifique roman La Lézarde.
A lire sur le site Médiapart d’Edwy Plenel, les réactions du fils et du père :
« Je garde pour toujours en mon cœur le souvenir de la solidarité qui m’a alors été témoignée par le peuple martiniquais, et notamment ses éducateurs, face à cette épreuve qui devait déterminer toute ma vie. Cinquante ans plus tard, en ce mois de décembre 2009, c’est aux instituteurs, aux professeurs, à tous les enseignants des Antilles, ces patients porteurs de lumières, que doit revenir le mérite de recevoir ce prix prestigieux. Je les associe donc dans l’honneur qui m’est fait, en ce vingtième anniversaire du Prix Carbet, ce prix qui symbolise toute la vitalité de la Caraïbe, de ses peuples et de leurs imaginaires. »
ainsi que les commentaires du jury :
« Ce Prix Carbet 2009 a décidé d’honorer un principe, une vie, un exemple. Un geste. Une conscience. La bonne conscience peut être anesthésiante. La mauvaise conscience crée des enfers solitaires. La conscience ouverte est de l’ordre de la Relation.
C’est cette dernière qui fait sens pour nous et nous invite à considérer le signal fort que cet homme envoya en 1959 en faisant comprendre que les victimes de cette guerre incarnaient et manifestaient un rempart contre la barbarie. »
