
Vendredi, il y a deux semaines de cela, j’ai franchi le détroit de Cook par une mer calme, avec juste assez de roulis pour que je me remémore, nostalgique, en d’autres lieux, d’autres traversées bien plus mouvementées, effrayantes même. Cette traversée du Détroit -en milieu de journée ce jour-là- n’est plus un exploit depuis plus d’un siècle. Tout de même, une fois quittés les quais, les hauteurs du centre de Wellington puis les eaux tranquilles de la baie, j’ai ressenti un pincement au cœur, une émotion en rien comparable à celle des anciens navigateurs européens et maori, mais tout de même…nous allions dans l’île du Sud, ailleurs, un petit inconnu, une découverte.
Partis de Picton par la route, nous entrons en « Nouvelle Zélande profonde ». Montagnes alpines, collines, vallons et torrents, immenses vallées glaciaires où se déploient les routes et le chemin de fer, bord à bord. Villes de peu de monde, activités agricoles, industrieuses parfois. Nous sommes peu à peu là où « il n’y a rien d’autres que des moutons, des vaches et de l’herbe, le désert culturel ! ». Je cite de mémoire l’habituelle niaiserie à propos de ce pays, dite par plus d’un docte voyageur venu du Nord. Si riche de culture, n’est-ce pas ? Cette morgue m’attriste car j’aime tout autant ce Nord tant décrié, que les pays du Sud. Mais ces arrogants péremptoires, ces insensibles qui déclinent leur cécités font bien du mal à l’opinion que nous pourrions avoir de leur pays. Ils sont passés à côté de tant de beauté et de créativité qu’ils font pitié. La culture ne peut être limitée aux grandes salles d’opéra et de théâtre, aux galeries parisiennes et aux éditeurs s’échangeant les prix littéraires ? Dans ces terres de Nouvelle Zélande une fois passé à côté des bêtes et de leurs pâturages, nous croisons des galeries d’art, des écrivains, des poètes, des comédiens, des artistes plasticiens, des créateurs de bijoux, des architectes, de la gentillesse, de la compréhension, du savoir vivre, du savoir être. Tout le monde sait que ce pays n’est pas un désert culturel, et pourtant j’ai encore entendu ces propos stupides il n’y a pas si longtemps, à quelques jours de mon départ pour la résidence.
Je me demande : si j’allais en Europe, en France, revenant chez moi, est-ce que je dirais ne rien y avoir trouvé d’intéressant, qu’il n’y a que bruits, agressivité, précipitation, énervement, surpopulation, pollution, arrogance et suffisance, publicité à outrance, musique débile à longueur de télévision, écrivains à la réputation surfaite, comédiens sans intérêts, films pauvres et théâtre nombriliste-parisien, ignorant des autres richesses culturelles et artistiques, pourtant bien vivantes au-delà du Périphérique ? Si je m’exprimais ainsi, je serais le premier, dans un moment de lucidité, à me traiter d’imbécile et d’aveugle ! Aussi ce n’est pas ce que je dis de l’Europe et de la France. La « Nouvelle Zélande profonde » nous a offert ce qu’elle a de mieux : ce ne sont pas les paysages mais « les gens », leur disponibilité, leur créativité, leur présence humaine, leur art au quotidien, leur culture sans barrières, ouverte à « l’autre ».
Peu de traces évidentes d’une mémoire collective si l’on se borne à suivre les routes. Il faut faire l’effort de lire, de parler, de questionner, de visiter, d’interroger le paysage, l’architecture, l’évolution des populations et de leurs répartitions dans l’espace néo-zélandais. Il faut être attentif et disponible, sentir que cette mémoire collective s’érige aussi à partir de guerres internes, elles-mêmes issues de guerres coloniales, sentir que peu à peu, après des décennies, plus d’un siècle, de temps sombres, désastreux, les Maori et leur culture prennent peu à peu leur place véritable, créant l’image d’une Nouvelle Zélande à double centre, un pays ellipse plutôt qu’un pays cercle ! Il y a là de quoi méditer et réfléchir. Ce qui importe c’est la dynamique enclenchée et la volonté politique d’y impliquer l’ensemble de la population, la volonté de ne pas en déroger.
(Cette chronique augmentée d’une dizaine de poèmes (deux pour chaque texte) constitue un tout. Les textes n° 21, 22, 23, 24 et 25 qu’on peut trouver sur mon site).
Durant ces deux semaines, Julien Gracq est décédé. Je ne reste pas indifférent à cette disparition, bien qu’il s’agisse du cours naturel de la vie. Je savais son intérêt pour Uluru (Ayers Rock), bien qu’il n’ait jamais eu l’occasion de s’y rendre. Géographe, il avait su reconnaître l’originalité géologique et l’importance humaine de ce remarquable « Rocher ». Au centre du désert de Gibson, en Australie, il est certainement l’un de nos « Centres du Sud » !
Hier Edmund Hillary s’est éteint, dans sa 88ème année. J’ai toujours eu son nom et celui de Tensing Norgay dans mon esprit, ma mémoire ; mes tout premiers héros. Je me souviens de ma mère mentionnant leurs noms ainsi que de celui de Maurice Herzog. Depuis, l’Annapurna, l’Everest, m’ont toujours fait rêver ! S’il est une figure, -au sens propre du terme- de légende en Nouvelle Zélande c’est bien celle de Hillary. Son portrait orne la façade du hall extérieur d’entrée, de l’’un des plus important immeuble de Wellington, en face du parlement. Le Dominion Post d’aujourd’hui, samedi 12 janvier, en fait sa couverture, dominante de bleus, c’est le ciel pur des altitudes qui vient à nous. Clin d’œil à mon enfance, à « Montagne Froide », c’est dans ce même numéro qu’un article m’est consacré.
