Après son Bicentenaire, finaliste des prix Renaudot et Femina 2004, Lyonel Trouillot déploie depuis Haïti où il réside, une parabole à la mesure de son talent dans L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Ce tout dernier roman raconte un écrivain dans ses doutes et sa pudeur, aux prises au mentir/vrai de la fiction/réalité, par ailleurs thème des Premières assises du roman, à Lyon, en mai-juin dernier, auxquelles participait Trouillot.
Dans L’amour avant que j’oublie, le héros – nommé « L’Ecrivain » – est le participant à un colloque qui ne trouve pas d’autre moyen pour s’adresser à une inconnue dans l’assistance que lui narrer sa jeunesse et sa formation aux contacts de trois Aînés.
Chacun de ses Aînés dévide à son tour des histoires qui semblent s’échapper d’un quotidien ordinaire. Elles s’en échappent à la manière, pour certaines, de pépites. Comme la figure mythologique d’Isis qui, déployant son écharpe produisait l’arc-en-ciel…
Ainsi pages 177-178, cet extrait d’anthologie :
» Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère. » Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel. » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la petite fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel, pour faire plaisir à sa maîtresse. « La maîtresse nous dit toujours que ce qu’on écrit c’est pas trop mal, mais il manque toujours un petit quelque chose. » La mère va chercher des crayons, et la mère et la fille ajoutent le petit quelque chose : une couleur. La petite fille est contente. Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse estime en effet qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre. Et ainsi de suite. »
Le mot de l’éditeur :
» Lyonel Trouillot se livre à une bouleversante méditation sur la nécessité de réconcilier le temps réel de nos vies avec les mots qui s’efforcent de dire les mille images où s’abritent nos déchirures et nos rêves secrets. »
Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud.
Cet extrait situé à la fin d’un roman qui n’est pas à proprement parlé un roman jeunesse rappelle un titre » à partir de 3 ans « , La plage magique, de Crockett Johnson (1965, rééd. Tourbillon, 2006). C’est l’histoire de deux enfants qui découvrent le pouvoir des mots sur une île enchantée… où les lettres se changent en confiture. Elles pourraient tout autant se métamorphoser en arc-en-ciel. Il vaut mieux ne pas en dire plus. Parcourir ce livre provoque l’effet saisissant du pouvoir tremblant de la littérature.

