Le savoir, de l’absolu au désespoir

<b>Le Juif de savoir</b> de Jean-Claude Milner Grasset, 234 p., 13,90 €.    L’essai de Jean-Claude Milner, Le Juif de savoir (Grasset) est étouffant d’extrême lucidité et de concision implacable: comment la poursuite du savoir absolu par des intellectuels juifs (ex. Hannah Arendt) a été liquidée par les chambres à gaz. Inspiré de son séminaire universitaire « Le savoir comme idole », son livre dresse un siècle d’histoire intellectuelle entre les deux moitiés des XVIIIe et XIXe siècles, entre Berlin, barycentre de l’intelligence et Berlin trou noir du nazisme. Un livre qui concerne tout humain pensant.

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Philippe Lançon, Libération : « Milner, c’est l’intelligence qu’on voudrait avoir si l’on n’était bon qu’à ça (…)  Son nouveau livre, le Juif de savoir, est une méditation saturée de logique, presque sous vide, sur la figure du Juif en Europe, avant et après l’Extermination. Des ponts invisibles relient les phrases entre elles. Ces phrases sont des nerfs tendus ; la syntaxe semble mise à nu (…) Thème de l’essai : le Juif a porté la connaissance. Les nazis l’ont exterminé. L’Europe moderne accepte l’héritage. Etablir à travers le Juif un lien direct entre la pire expérience historique et une démocratie de masse humaniste, voir en l’Europe un territoire sans avenir, c’est une hypothèse pour beaucoup révoltante, un délire. Mais Milner, discret amateur de Fritz Lang, n’est pas qu’un intellectuel courtois de 65 ans, flottant entre les écluses de sa logique. C’est un révolté qui renonce peu à l’exercice soyeux de sa minorité.

Fabrice Hadjadj, Le Figaro : « Le juif lui-même sait quelle épreuve il est pour soi et pour les autres. Souvent il cherche à s’en excuser, s’efforce de rentrer dans le rang. C’est sur une figure à ses yeux révolue de cet effort que porte le beau livre de Milner : Le Juif de savoir. Figure allemande plutôt que française. La France d’avant-guerre inventa le juif des droits politiques : l’intégration par le suffrage universel. L’Allemagne ne connaissait pas ce régime, aussi fut-ce par la Wissenschaft que le juif pouvait espérer l’acceptation. Pour lui, le savoir posé comme un absolu, libérant des obscurités de la foi et des appartenances charnelles, semblait permettre une assimilation sans reste. La science lui apparaît comme un substitut à l’étude, et le grand-livre du monde, comme un moyen d’échapper à la Torah. »

 Roger-Pol Droit, Le Monde : « Son exercice de lucidité tragique est terrible et magistral, radical et passionnant. Après Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (Verdier), livre mémorable, Milner réussit avec Le Juif de savoir une sorte de tour de force : rendre intelligible, en deux cents pages limpides, l’évolution de trois siècles d’histoire (…)  Le texte est bref et cristallin. Il a du diamant l’éclat, la dureté, le tranchant. Mais il n’est pas fait pour séduire. Il déplaira donc à certains. Il faut s’en réjouir. Car sa netteté, sa concision, sa terrible puissance d’explication sont, de toute évidence, destinées à faire date. »

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