Luc Lang et ses jumeaux

Paul_holloway_three_graces_from_albert_d A Liverpool ce jour-là, l’eau est poisseuse et mazoutée. A Trafalgar Dock est attendue une cargaison d’objets d’art destinés à l’exposition "Un siècle d’africanisme".

(photos Paul Holloway)

Des caisses s’écrasent sur le quai, dispersant des masques et des statuettes dans l’eau poisseuse et mazoutée.

Luc_lang_la_fin_des_paysages_stock_1 C’est le début d’un roman qui n’est pas que policier, d’une histoire complexe ou Luc Lang raconte La fin des paysages (Stock). Ce joli titre faussement bucolique évoque les toiles de la Walker Art Galery, la fin de ces paysages-là, ceux d’une certaine campagne anglaise, ou la fin des paysages africains ou encore "la fin des pays" à l’ère de la mondialisation.Paul_holloway_walker_art_gallery Luc Lang avait été remarqué pour Mille six cents ventres, Prix Goncourt des lycéens en 1998), Les Indiens (2001) et 11 septembre, mon amour (2003).

Luc Lang place les arts d’Afrique au coeur de son livre, leur vol, leur trafic, leur commerce mais aussi le rapport enthousiaste ou trouble que l’on peut avoir pour ces objets, véritables trophées d’âmes…

Pour mieux attraper son lecteur Luc Lang dissimule au coeur de son roman "un champ de forces" où les personnages, souvent sont jumeaux (Abel, le directeur du musée a pour jumeau un Jason brillant et utopiste, chacun a épousé une soeur jumelle). Dans ces gémellités redoublées, l’auteur tisse un savant réseau de contraintes, d’ambivalences, de fascinations pour l’Autre, sa culture et son destin.

Lui-même est père de jumeaux… Mais son livre n’est pas le jumeau d’un certain Liverpool marée haute, qu’il avait publié en 1991 par Gallimard. Dans Livres Hebdo de ce 15 septembre, Luc Lang clame: "Pour moi, la réécriture est une vraie question littéraire."

Dans La fin des paysages, son écriture électrique trame un livre incandescent de près de cinq cents pages où les points de suspension semblent constituer le seul viatique pour surnager dans ce Liverpool pluvieux, où déambulent des ombres imbibées d’alcool. C’est un flux où le lecteur navigue entre descriptions, perdition et bonheurs de lecture.

Extrait (p. 150-151):

"Abel sent l’humidité lui ronger le creux des reins, retourne à son cabinet… il a un ton las que je ne lui connais guère, je pense à ses explications savantes de l’autre nuit, qu’il tait habituellement devant les oeuvres de la Walker… vide son dernier verre, fourre la cravate dans sa poche, époussette son pantalon, range les bobines dans une enveloppe papier kraft qu’il coince sous son bras, saisit le projecteur de l’autre main, je récupère l’électrophone et le feu électrique, glisse le disque dans sa pochette… on se dirige vers le monte-charge, son regard erre sur les réserves, morne et indécis… c’est une Afrique du passé que nous allons exposée, exotique à souhait… masquer la misère du présent… il faudrait s’abstenir sans doute… lui rétorque qu’il en est ainsi de toutes les expositions, qu’elles offrent l’accès à une mémoire, qu’on enrichit notre présent d’une nouvelle expérience du passé… ne suis pas convaincu d’endiguer son marasme alcoolisé… j’ai le sentiment que tout ceci m’échappe, avec mon feu de camp et mes polyphonies pygmées… un fou rire soudain l’emporte," etc.

Lang_note_pour_une_potique_du_roman A noter, un texte de théorie littéraire de Luc Lang, Note pour une poétique du roman, sur le site de la revue en ligne Inventaire/Invention.

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